Quand le rite extérieur devient un mouvement intérieur.
La question de savoir pourquoi le Créateur tout-puissant, qui se suffit à Lui-même, aurait besoin de nos paroles, de nos prières, et à plus forte raison de sacrifices, se pose inévitablement à celui qui considère le service de Dieu d’un point de vue rationnel. Car il est évident que le Créateur n’a besoin ni d’un surcroît d’honneur, ni de preuves de notre dévouement. Il ne reçoit rien de nos actes. Il devient donc clair que tout le service ne concerne pas Ses besoins, mais notre état intérieur.
Une difficulté demeure cependant : pourquoi le chemin de l’homme vers la purification et la croissance est-il lié précisément à de telles formes de service ? Qu’y a-t-il de commun entre la prière adressée au Ciel et l’ancien sacrifice, qui ressemble extérieurement à la destruction d’un être vivant ? On peut approcher la réponse si l’on renonce à l’idée que le sacrifice serait un « cadeau ». Son sens est autre : l’homme ne « donne » pas quelque chose, il éveille quelque chose en lui.
Nous vivons aujourd’hui dans un monde sans Temple, et sans cette sensibilité spirituelle qui faisait autrefois du sacrifice une manière naturelle de servir. Nous nous sommes habitués à des formes de spiritualité purement intérieures. C’est pourquoi beaucoup de choses dans les commandements anciens nous paraissent étrangères. Mais à la base de la prière comme du sacrifice se trouve un seul et même processus. L’un comme l’autre visaient non à « rassasier » Dieu, mais à amener l’homme à un état d’élévation intérieure, de concentration, de purification et de rapprochement.
L’homme de l’Antiquité percevait ce qui se passait sur l’autel non comme un rite mécanique, mais comme le reflet d’un processus en lui-même. Observer le feu, l’ordre des actions, la manière dont tout était accompli ne le laissait pas spectateur extérieur. Il sentait que l’action visible concernait sa propre âme, l’obligeant à réfléchir à ses propres qualités, à ce qui en lui devait être corrigé et à ce qui devait être élevé. Le sacrifice n’était pas un acte de destruction de l’animal, mais un acte de prise de conscience de soi. Ce n’est pas un hasard si le mot korban signifie « rapprochement », et non « sacrifice ».
Ce qui arrivait à l’objet du sacrifice, l’homme le rapportait à lui-même. C’est semblable à la manière dont une musique puissante ou une pièce profonde agit sur l’homme non parce que quelque chose se passe dans la réalité, mais parce qu’elle suscite une résonance intérieure. L’homme n’imite pas ce qu’il a entendu ou vu — il vit une part de lui-même. C’est pourquoi, dans le service du Temple aussi, le processus extérieur n’était qu’un instrument. L’essentiel se passait à l’intérieur de l’homme.
Chose étonnante, les sacrifices existaient avant même que se fasse sentir le besoin d’expier les péchés. Déjà Adam, dans le jardin d’Éden, avait reçu la charge d’apporter des offrandes, alors qu’il se trouvait dans un état d’intégrité. Cela montre que la fonction première de l’offrande n’est pas de réparer une faute, mais d’éveiller un feu intérieur, une aspiration à s’élever. Ce n’est que plus tard, après la faute, que les sacrifices ont acquis aussi une dimension expiatoire. Cela signifie que leur racine se trouve dans l’aspiration de l’homme à s’élever, et non dans le désir d’« apaiser » Dieu.
Lorsque les sacrifices sont devenus impossibles, la prière a pris leur place. Non parce que la prière aurait « remplacé » le sacrifice, mais parce qu’ils ont un même sens : l’homme doit s’éveiller lui-même. Dans la prière, on y parvient par les paroles, la concentration et la tension de la pensée. Dans le sacrifice, on y parvenait par une action qui faisait vivre à l’homme le processus intérieur de manière visible. Dans les deux cas, Dieu reçoit la même chose : non un objet, mais un homme qui se rapproche de Lui.
Il importe aussi de comprendre autre chose. Les hommes diffèrent par le caractère, par la constitution de l’âme, par la manière dont ils vivent les processus intérieurs. C’est pourquoi il y eut dans l’Antiquité des périodes où il était permis d’apporter des sacrifices sur des autels privés. Cela permettait à chacun de servir Dieu de la manière qui convenait à sa personnalité. L’un avait un style, l’autre un autre. Comme aujourd’hui chacun cherche sa communauté pour prier, sa manière d’étudier la Torah, son rythme de service, de même alors les hommes cherchaient à s’exprimer par leur propre voie de rapprochement.
Mais lorsque le Temple fut construit, une autre époque commença. La multitude des chemins devait se rejoindre en un point central. Non pour détruire la diversité, mais pour montrer que toute la diversité des âmes peut être unie autour d’un centre unique. Dans le service du Temple se réalisait une alliance merveilleuse d’aspirations différentes : chacun pouvait sentir que ce qu’il voyait, disait et chantait correspondait à son propre chemin intérieur, même si à côté de lui se tenaient des personnes d’un autre tempérament spirituel. Le Temple unissait sans effacer les différences.
À ce moment-là, le culte privé cessait d’être une voie de travail spirituel. Il devenait une séparation, et non une branche d’un même arbre. Lorsqu’un centre existe, s’en éloigner n’est pas de l’originalité, mais une perte d’appartenance.
De tout cela se dégage une conclusion importante. Dieu n’a pas besoin de nos offrandes au sens où l’homme a besoin de reconnaissance ou d’un cadeau. Ce qu’Il veut recevoir de nous, c’est l’éveil de notre âme, la capacité de déployer notre potentiel intérieur, de nous exprimer, de nous rapprocher de ce que l’homme était appelé à être. Le sacrifice, la prière, tout service n’est pas un tribut payé à Dieu, mais le chemin de l’homme vers lui-même et vers Celui qui l’a créé. C’est cela, le véritable rapprochement.