Qui est le maître du Chabbat?
«Et Jésus leur dit: “Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat. C’est pourquoi le Fils de l’homme est maître même du sabbat”».
(Évangile selon Marc 2:27–28)
À première vue, cette phrase semble être une affirmation de Jésus sur sa propre supériorité par rapport au Chabbat. De nombreux théologiens et commentateurs la lisent ainsi: «Le Fils de Dieu, le Messie, a autorité sur la loi du sabbat et peut donc la modifier». Pourtant, si nous lisons attentivement tout le passage, sans arracher la dernière ligne à son contexte, et si nous essayons de saisir la structure de la pensée, une tout autre compréhension peut apparaître.
Que dit réellement le texte?
Commençons par la grammaire. Le mot clé de cette phrase est «c’est pourquoi». Il ouvre la conclusion, comme une transition logique: ce qui suit découle de ce qui précède. Le texte grec emploie lui aussi la conjonction ὥστε («de sorte que, c’est pourquoi»), qui souligne un lien de cause à effet. Autrement dit: de l’affirmation selon laquelle le sabbat sert l’homme, et non l’inverse, on tire la conclusion que le Fils de l’homme est maître du sabbat.
Réfléchissons maintenant: à qui Jésus pense-t-il dans la première affirmation? Il dit: «Le sabbat a été fait pour l’homme» — il s’agit clairement des êtres humains en général, non de lui-même. Le sabbat est donc un instrument, un don destiné au bien de l’homme, et non quelque chose dont l’homme deviendrait l’esclave.
La logique de la conclusion suggère alors: Fils de l’homme = homme. Car si le sabbat a été donné à l’homme, et non l’inverse, c’est que l’homme se tient au-dessus du sabbat. C’est pourquoi l’homme est maître du sabbat.
Et l’expression «Fils de l’homme»?
On nous a appris dès l’enfance à comprendre «Fils de l’homme» exclusivement comme un titre messianique. Et dans certains contextes des Évangiles, c’est effectivement le cas. Mais le langage n’est jamais univoque. Dans le Tanakh (la Bible hébraïque), l’expression ben adam — «fils d’homme» — apparaît des dizaines de fois. Et le plus souvent, pas du tout comme un titre du Machia’h, mais comme la désignation d’un homme ordinaire.
Ainsi Dieu s’adresse au prophète Ézéchiel: «Fils d’homme, dis…» (Éz. 7:2). Il en est dit autant de l’homme dans le livre de Job (Job 25:6). C’est une expression consacrée qui désigne un représentant de l’humanité, un mortel, quelque chose d’opposé au Divin. En ce sens, en disant «fils de l’homme», Jésus peut viser l’homme en général — en tant que porteur de dignité ayant reçu de Dieu le Chabbat comme un don.
Il faut aussi se rappeler que le texte grec original des Évangiles est écrit entièrement en majuscules. Il n’y a aucune distinction entre majuscule et minuscule. Le choix d’écrire «Fils» avec une majuscule est donc celui du traducteur, et non de l’auteur du texte. Et ce choix peut (consciemment ou non) influencer notre perception du sens.
Pourquoi est-ce important?
Pendant des siècles, ce texte a servi à justifier l’idée que Jésus aurait «aboli» le Chabbat ou se serait placé «au-dessus» de la Loi. Mais si l’on adopte cette approche, le texte perd sa cohérence logique: si le Chabbat sert l’homme, comment en découlerait-il qu’une seule personne, fût-elle exceptionnelle, puisse être «maître du sabbat»?
Au contraire: tout devient logique si l’on comprend que Jésus s’adresse à ses auditeurs et parle d’eux, et pas seulement de lui-même. Il enseigne que le Chabbat n’est pas une chaîne, mais un chemin. Il n’a pas été créé pour asservir, mais pour servir l’homme dans son rapprochement de Dieu. C’est un jour qui «ouvre la porte», qui conduit au Maître. Le Chabbat est comme un serviteur fidèle, comme un guide qui nous accompagne vers le Créateur.
Cela signifie-t-il que l’homme est au-dessus du Chabbat?
En un certain sens, oui. Mais non au sens où l’on pourrait négliger le jour du sabbat ou en faire ce que l’on veut. Le Chabbat est le serviteur de Dieu, et non de l’homme. Mais précisément parce que l’homme est invité à rencontrer Dieu, ce serviteur sert non pas n’importe qui, mais l’homme.
C’est un point très subtil. L’homme n’est pas au-dessus du Chabbat, il est au-dessus de l’asservissement au Chabbat. Le Chabbat n’est pas un maître, mais un chemin. Mais l’homme non plus n’est pas un «propriétaire»: il est un invité. Jésus rappelle que le sens du Chabbat ne réside pas dans la formalité, mais dans l’union vivante de l’homme avec le Divin.
Si l’on comprend les paroles de Jésus dans cette perspective, il devient évident qu’il n’abolit pas le Chabbat et ne le rabaisse pas, mais qu’il lui rend sa véritable essence. Le Chabbat n’est pas un système d’interdits, mais un temps privilégié de rencontre, de repos, de profondeur spirituelle. Il sert l’homme parce que l’homme est appelé à rencontrer Dieu.
Mais il importe de se rappeler: si tu es maître du sabbat, conduis-toi en vrai maître — de façon responsable, avec respect, en comprenant la sainteté du moment. N’utilise pas le Chabbat pour t’éloigner de Dieu, mais pour te rapprocher de Lui.