Ne pas réprimer, mais apprendre à maîtriser
Il existe une histoire bien connue au sujet d’Alexandre le Grand. Alors qu’il était encore jeune, personne ne parvenait à dompter un cheval sauvage nommé Bucéphale. L’animal était si fougueux que même les cavaliers expérimentés ne réussissaient pas à le maîtriser. Pourtant, Alexandre parvint à le dompter. En voyant cela, son père, le roi Philippe, lui dit : « Mon fils, cherche un royaume à la mesure de tes capacités, car la Macédoine est trop petite pour toi. » Cette histoire contient une idée intéressante qui rejoint profondément la conception juive de la nature humaine. Dans le judaïsme, les désirs puissants, les passions et les contradictions intérieures ne sont pas nécessairement considérés comme des signes de corruption spirituelle. Parfois, c’est même tout le contraire. Plus certaines pulsions sont fortes chez une personne, plus son potentiel peut être grand, à condition qu’elle apprenne à les maîtriser correctement. La tradition juive parle du yetser hara — le mauvais penchant. Mais il est important de comprendre qu’il ne s’agit pas simplement d’un mal qu’il faudrait détruire. C’est aussi une puissante énergie des désirs humains : le désir de posséder, de réussir, d’éprouver du plaisir, d’être reconnu et d’influencer le monde qui nous entoure. Sans cette force, l’être humain perdrait en grande partie sa capacité d’agir, de créer, de construire et de se développer.
Le problème commence lorsque les désirs gouvernent l’être humain au lieu que celui-ci gouverne ses propres désirs. C’est précisément pourquoi le travail spirituel dans le judaïsme ne consiste pas à devenir un être dépourvu de passions et d’émotions. Son objectif est d’apprendre à orienter ces forces dans la bonne direction. Dans le livre des Proverbes, il est écrit : « Mieux vaut être patient que puissant, et se maîtriser soi-même que conquérir une ville » (Proverbes 16:32). Remarquez que la sagesse n’est pas ici mesurée par l’absence de lutte intérieure, mais par la capacité à se maîtriser. Une personne peut posséder une énergie immense, un caractère fort et de grands désirs, mais sa véritable force se manifeste dans sa capacité à gouverner tout cela. Bien entendu, de fortes tentations ne prouvent pas, à elles seules, qu’une personne possède une force spirituelle exceptionnelle. Mais elles ne signifient pas non plus qu’elle soit condamnée à échouer constamment. Dans la tradition juive, l’être humain n’est pas considéré comme un prisonnier impuissant de sa propre nature. Il possède le libre arbitre, la raison, le bon penchant — le yetser hatov — et la possibilité de demander l’aide du Tout-Puissant.
Et c’est ici que l’histoire d’Alexandre devient un bel exemple. On peut craindre un cheval sauvage, tenter de réprimer sa force ou apprendre à le guider. Alors, cette même énergie qui semblait autrefois dangereuse devient une source de progrès. Il en va de même pour l’être humain. Sa tâche n’est pas nécessairement de se débarrasser de tout ce qui est puissant et indompté en lui. Il lui faut parfois apprendre à transformer ces forces en patience, en créativité, en amour, en responsabilité et en service du Tout-Puissant. Ainsi, lorsqu’une personne découvre en elle de fortes passions ou un caractère difficile, elle ne devrait pas immédiatement conclure que quelque chose ne va pas sur le plan spirituel. Il est bien plus important de comprendre vers quoi cette énergie est dirigée et qui la maîtrise. Car un même feu intérieur peut détruire une vie ou devenir la force grâce à laquelle une personne accomplira de grandes choses. La différence ne réside pas dans l’intensité du feu lui-même, mais dans la capacité de la personne à apprendre à le maîtriser.