Petit-déjeuner spirituel

« La chute comme partie du chemin »

Auteur: Dima

L’homme qui essaie sérieusement de travailler sur lui-même se heurte assez vite à un fait désagréable : l’effort ne garantit pas l’absence d’erreur. On peut aspirer sincèrement à l’honnêteté, à la discipline, à la vie spirituelle — et pourtant flancher, se tromper, revenir à ses vieilles habitudes. Beaucoup ont alors une pensée cachée : peut-être que quelque chose ne va pas chez moi. Peut-être que je ne suis pas capable d’une croissance durable.

Le livre de Kohélet (l’Ecclésiaste) dit : « Il n’y a pas sur terre de juste qui fasse le bien sans jamais pécher » (7, 20). Ce n’est pas une justification de la faiblesse, mais un constat sur la façon dont l’homme est fait. L’erreur est inscrite dans le processus de développement. L’homme n’avance pas en ligne droite.

De là découle une première conclusion importante : le problème n’est pas que l’homme tombe. Le problème commence lorsqu’il tire de sa chute une conclusion définitive sur lui-même.

Dans la tradition juive, le désespoir est considéré comme une attitude contraire à la nature même de l’homme. L’un des penseurs du XIXᵉ siècle, Rav Tsadok HaCohen de Lublin, attirait l’attention sur l’histoire de la naissance d’Isaac. Abraham et Sarah étaient très âgés. Selon tous les calculs naturels, ils ne pouvaient pas avoir d’enfants. Même lorsqu’on leur annonça la naissance future d’un fils, leur réaction fut un sourire — non de joie, mais d’incrédulité. La naissance d’Isaac eut lieu après l’épuisement total de l’espoir humain.

Le sens de cet événement, selon l’explication de Rav Tsadok, ne réside pas seulement dans le miracle. Il pose un principe : une situation qui paraît fermée ne l’est pas forcément. L’homme peut voir une impasse, mais sa perspective est limitée. Ce n’est pas un appel à la naïveté, mais un rappel des limites du calcul humain.

Dans un autre de ses ouvrages, le même Rav Tsadok formule un principe plus général : la possibilité de grandir suppose la possibilité de tomber. C’est là la différence entre l’homme et l’ange. Dans la pensée juive, l’ange est un être sans libre arbitre. Son niveau est fixé. L’homme, lui, est en mouvement. Le prophète Zacharie transmet les paroles de D.ieu : si l’homme suit les voies du Créateur, il lui sera donné « de marcher parmi ceux qui se tiennent ». Les sages expliquent : les anges sont appelés « ceux qui se tiennent », l’homme « celui qui marche ». Il monte ou il descend, mais il ne reste pas sur place.

Si l’on supprime la possibilité de tomber, la possibilité de s’élever disparaît aussi. L’immobilité n’est pas la sécurité, mais l’absence de développement. Le livre de Michlé (les Proverbes) dit : « Sept fois le juste tombe et il se relève » (24, 16). On lit généralement cette phrase comme un éloge de la persévérance : malgré ses chutes, l’homme reste juste. Mais Rav Its’hak Hutner, dans l’une de ses lettres, propose une autre perspective : c’est précisément à travers les chutes que se forme celui qui sera finalement appelé juste. Non pas malgré les chutes, mais dans le processus de leur dépassement.

Il est important de bien le comprendre. Il ne s’agit pas de chercher les erreurs ni de justifier la faiblesse. On ne nous propose pas de nous créer volontairement des épreuves. Bien plus, dans la prière quotidienne, l’homme demande à ne pas être soumis à de lourdes épreuves. Mais si l’épreuve a déjà eu lieu, la question se pose autrement : qu’est-ce que j’en ferai ?

Chaque épreuve exige des ressources intérieures. Mais en même temps, elle forme ces ressources. Un homme qui n’a jamais affronté de lutte intérieure sérieuse ne connaît souvent ni ses faiblesses ni ses forces. La chute met parfois à nu l’état réel des choses. Rav ’Haïm Chmoulévitz notait dans ses causeries qu’il arrive qu’on laisse un homme trébucher pour qu’il se voie sans illusions. Dans la routine ordinaire, beaucoup de choses s’estompent. Une erreur peut secouer et montrer où mène réellement le chemin choisi.

Dans la tradition juive, le processus de retour après une erreur s’appelle la techouva — littéralement « retour ». Ce n’est pas seulement un regret, mais un changement de direction. L’erreur devient un point de retournement. Si l’homme la reconnaît honnêtement, en prend la responsabilité et corrige son comportement, il sort de la situation plus fort qu’il ne l’était auparavant.

Le principe pratique est ici universel. On ne peut pas garantir que vous ne tomberez pas. On peut garantir autre chose : si, après une chute, vous l’analysez, en tirez une leçon et corrigez vos actes, le niveau suivant sera plus élevé que le précédent.

Le désespoir dit : « C’est la fin, tu n’en es pas capable. » La maturité dit : « Cela fait partie du chemin ; comprends et avance. »

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